La punition : Tahar Ben Jelloun

Publié le 19 Mars 2018

La punition : Tahar Ben Jelloun

  Des enlèvements, des enrôlements de force dans l'armée marocaine sous le régime d'Hassan II, ont eu raison de la ferveur de ces quatre-vingt-quatorze étudiants brimés pour une révolution pacifiste. 

  Ces intellectuels vont subir les pires abominations perpétrées contre la race humaine. Les tortures morales et physiques défieront l'insoutenable. Pour une contestation du régime, des dirigeants tyranniques et vindicatifs feront endurer les pires sévices à ces hommes qu'ils ne considéraient pas comme tels. 

 

  Tahar Ben Jelloun revient sur ce passé douloureux qui hante encore ses nuits. L'insomnie est devenue sa compagne de vie. Il aura fallu cinquante ans à cet homme lettré pour admettre et raconter cet affront, sa plus violente blessure marquée au fer rouge. 

 

  Tahar Ben Jelloun raconte au présent ce calvaire dont il ignore s'il en sortira vivant. La mort, l'humiliation, l'irascibilité et les brimades sont le lot quotidien de ce camp militaire qui n'est autre qu'un camp de redressement. Les jeunes ne doivent pas s'insurger contre le roi et sa politique. 

 

  Tahar Ben Jelloun décide de braver les interdits qui le rongent. Ce roman criant de vérité encense le mot "Liberté". Il appuie sur cette notion fragile dont tous les peuples ont besoin pour exister. L'homme libre crée, découvre le monde et ose livrer les pires secrets qui lui ont permis de se forger ce caractère. Tahar Ben Jelloun aime la vie car les militaires auraient pu lui enlever. De cette incarcération, il ne sort pas indemne et son peuple non plus. Cependant, il donne peut-être des pistes à suivre pour ceux qui ont disparu pendant cette période trouble et qui ne sont jamais revenus.

 

  Ce livre est franc, tragique, poignant de vérité. Il révèle un pan de l'histoire marocaine qui ne figure pas dans les livres d'histoire ou sous forme d'anecdote (un élément anodin : des étudiants qui entrent dans l'armée pour servir leur pays). Mais sous couvert de ce service militaire, les tyrans réduisent au silence le bruit de la liberté.

"Balkoum! (Garde-à-vous). Vous êtes là pour apprendre à aimer et à considérer votre patrie. Vous êtes là pour mériter d'être sous ce drapeau magnifique. Vous êtes là pour apprendre et pour oublier. Apprendre à obéir, à servir, apprendre la discipline et l'honneur. Oublier les têtes chaudes, les idées pernicieuses, la lâcheté et la fainéantise. En arrivant ici, vous êtes des femmelettes, en repartant, si toutefois un jour vous repartez, vous serez des hommes, des vrais, pas ces espèces d'enfants gâtés nourris au lait en poudre importé et au yaourt. Ici vous n'existez pas, vous êtes un numéro matricule. J'ai tous les droit sur vous et vous n'en avez aucun. C'est comme ça, celui qui n'est pas content n'a qu'à avancer. Je m'appelle commandant Ababou. Je suis le chef de ce camp. Tout passe par moi. L'adjudant-chef Aqqa ici présent est mon second. Il est moi quand je ne suis pas là. Je ne vous conseille pas de le contrarier et encore moins de lui désobéir. Il ne connaît que la force, les coups, la violence qui réduirait n'importe qui à l'état animal. Compris? Rompez!"

Nous sommes sûrement tenus pour morts ou disparus. Si cela continue encore à ce régime, j'ai prévu de mourir. C'est la première fois que l'idée du suicide me traverse l'esprit. J'ai repensé à ce poète français qui disait vivre "la mort en bandoulière". Une idée pour ne pas tourner en rond : envisager le droit de se supprimer avant que l'humiliation ne devienne insupportable. Je me dis que l'islam interdit qu'on attente à sa vie. Toutes les religions condamnent le suicide. Un défi au Créateur. Une provocation contre Dieu. Mon sentiment religieux est très mince. Personne ne parle de l'islam. D'ailleurs, il n'y a pas de mosquée dans le camp. Normal : nous sommes considérés comme des mécréants. Nous ne sommes pas de bons citoyens. Oser contester c'est comme oser être athée ou agnostique.

Pour avoir manifesté calmement, pacifiquement, pour un peu de démocratie, j'ai été puni. Pendant des mois, je n'ai plus été qu'un matricule, le matricule 10366. Un jour, alors que je ne m'y attendais plus, j'ai retrouvé la liberté. J'ai pu enfin, comme je le rêvais, aimer, voyager, écrire et publier de nombreux livres. Mais pour écrire La punition, pour oser revenir à cette histoire, en trouver les mots, il m'aura fallu près de cinquante ans.

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Rédigé par toujoursalapage

Publié dans #Année 2018; Roman

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