Discours à l'Académie suédoise : Patrick Modiano

Publié le 6 Septembre 2015

Discours à l'Académie suédoise : Patrick Modiano

Et si pour comprendre un écrivain, on l'écoutait. Plus précisément, si nous lisions un de ses discours. Patrick Modiano, recevant le prix Nobel de littérature, se découvre. Il aborde sa vision de la littérature, plus particulièrement son rapport à l'écriture.

 

Ce romancier replace le lecteur dans son rôle de révélateur de l'intrigue. Quand le livre quitte l'écrivain, il renaît. Patrick Modiano insiste sur cette notion d'appartenance. Le livre naît dans l'esprit du romancier, l'abandonne souvent dans la douleur pour renaître dans l'esprit du lecteur. Ce cheminement rejoint celui du papillon.

 

Patrick Modiano associe, comme plusieurs auteurs, les romanciers à des musiciens qui recherchent la note parfaite. Tous textes possèdent une musicalité qui accapare son destinataire.

 

Ce livre nous permet agréablement de scinder les méandres du cortex de Patrick Modiano. Il dévoile les raisons de son attachement à l'écriture. Il synthétise dans son discours sa manière de se livrer à l'autre dans ses écrits.

 

Ce discours est édité chez Gallimard et offre une vision plus globale du désir d'écrire et de transmettre chez Modiano. Le livre concis ne laisse pas de place à l'improvisation.

 

Beau discours dans sa douce mélodie!

Sur le point d'achever un livre, il vous semble que celui-ci commence à se détacher de vous et qu'il respire déjà l'air de la liberté, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n'écoutant plus leur professeur. Je dirais même qu'au moment où vous écrivez les derniers paragraphes le livre vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avez-vous tracé le dernier mot. C'est fini, il n'a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié. Ce sont les lecteurs désormais qui le révéleront à lui-même. Vous éprouvez à ce moment-là un grand vide et le sentiment d'avoir été abandonné. Et aussi une sorte d'insatisfaction à cause de ce lien entre le livre et vous qui a été tranché trop vite. Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d'inaccompli vous poussent à écrire le livre suivant pour rétablir l'équilibre, sans que vous y parveniez jamais.

En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle - dans l'action - vous en avez une image confuse. Mais cette légère distance n'empêche pas le pouvoir d'identification qui est le sien vis-à-vis de ses personnages et de celles et ceux qui les ont inspirés dans la vie réelle. Flaubert a dit " Madame Bovary, c'est moi." Et Tolstoï s'est identifié tout de suite à celle qu'il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie. Et ce don d'identification allait si loin que Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu'il décrivait, et qu'il absorbait tout jusqu'au plus léger battement de cils d'Anna Karénine. Cet état second est le contraire du narcissisme car il suppose à la fois un oubli de soi-même et une très forte concentration, afin d'être réceptif au moindre détail. Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n'est pas un repli sur soi-même, mais elle permet d'atteindre à un degré d'attention et d’hyper-lucidité vis-à-vis du monde extérieur pour le transposer dans un roman.

On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville. On peut même changer d'identité et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer à une très longue enquête pour retrouver les traces de quelqu'un, en ayant au départ qu'une ou deux adresses dans un quartier perdu. La brève indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouvé un écho chez moi : Dernier domicile connu. les thèmes de la disparition, de l'identité, du temps qui passe sont étroitement liés à la topographie des grandes villes. Voilà pourquoi, depuis le XIXe siècle, elles ont été souvent le domaine des romanciers, et quelques-uns des plus grands d'entre eux sont associés à une ville : Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dostoïevski et Saint-Pétersbourg, Tokyo et Nagaï Kafû, Stockholm et Hjalmar Söderberg.

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Rédigé par toujoursalapage

Publié dans #Y a quelqu'un qui m'a dit...

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