Lucienne : Jules Romains

Publié le 16 Décembre 2014

Lucienne : Jules Romains

Jules Romains, académicien de renom, peint les évolutions des mœurs et des mentalités à travers une fresque de la société entre 1908 et 1933.

Dans Lucienne, il s'attache à décrire l'émancipation de la femme. La fonction d'une femme jusqu'à lors était de se marier et garder un second rôle dans la vie sociale. Elle était prisonnière financièrement, intellectuellement et économiquement de son rang. Ses seules distractions étaient d'apprendre la musique ou la peinture car l'art ne constituait pas une menace (art d'agrément) et les préparatifs des réceptions voire des mariages de ses enfants.

Lucienne marque un tournent dans la société. Elle vit seule, éloignée de sa famille, enseigne le piano et refuse les conventions. Le mariage n'est plus sa priorité. Lucienne choisit d'aimer qui elle veut.

Lucienne enseigne à deux jeunes filles de bonne famille, Cécile et Marthe, l'art du piano. Cette jeune artiste arpente les rues de la ville, se laisse happer par les lumières des grands magasins. Elle soigne ses dépenses car son seul salaire doit combler ses besoins. L'enseignante s'attache à ses élèves et à leur cousin. Celui-ci est en repos et rend visite à sa famille. Les cousines sont sous son charme mais celui-ci a jeté son dévolu sur l'illustre inconnue qui joue admirablement du piano.

Lucienne se laisse gagner progressivement par les charmes de Pierre Febvre.

La lecture de ce roman est apaisante. L'atmosphère du début du siècle s'évapore au gré des pages. Le lecteur imagine les robes virevoltantes, les tenues magnifiques, la beauté des mains des pianistes. Jules Romains accompagne son lecteur, l'assoit confortablement dans un fauteuil et lui raconte une histoire merveilleuse. Le spectacle commence.

L'auteur dévoile les pensées saines ou diaboliques des femmes. Le narrateur se déguise sous les traits de chacune d'elles. Elles sont au coeur du roman, possèdent le rôle principal l'une après l'autre pour conquérir un seul homme. Elles sont à la fois le premier rôle et le personnage secondaire. La femme comble chaque recoin du roman. Le titre symbolise la volonté de l'écrivain de parler que d'une femme dans sa pluralité.

Le phrasé est impeccable. On rejoint les désirs de Madame Bovary d'émancipation.

Lucienne devient l'icône de la femme moderne qui choisit, désire et peut vivre seule sans soutien financier. Belle ouverture d'esprit pour l'époque.

Quand nous eûmes passé la porte et retrouvé l'air du dehors, j'en vins à me demander si j'étais contente ou non. J'avais le choix. Une joie et une mélancolie semblaient se tenir à ma disposition, côte à côte. La joie se comprenait. Mais pourquoi la mélancolie? Peut-être tout simplement parce que je venais d'être pendant plusieurs heures trop excitée, trop tendue. Pourtant elle n'avait pas l'aspect d'une fatigue. Je reconnais la fatigue à son goût de vie usée; et aussi à l'indifférence qu'elle nous donne pour tout ce qui peut faire partie de l'avenir. " En avoir fini!" voilà le soupir qui sort de la fatigue. Ma mélancolie, au contraire, je la devinais vigilante, lucide, comme un regard de marin qui voit un signe à l'horizon. Quant à la joie, je n'étais pas portée à l'examiner de trop près, tant j'avais peur d'en arriver à me dire qu'elle était sans fondement. Car elle ne paraissait pas se rapporter au succès de ma journée. Elle ne continuait pas davantage l'excitation qui m'avait saisie cinq ou six heures plus tôt.

Ce soir-là, le petit espace de ma chambre me fit l'effet d'une enceinte magique. Je vis bien qu'il ne fallait plus compter sur la sorte de rumination à laquelle j'aurais pu m'attendre. Retrouver un à un les incidents de mon après-midi, les moments de la causerie chez les Barbelenet, l'attitude de chacun des personnages, les façons imprévues de Pierre Febvre, notre longue promenade dans les rues sombres, les choses qu'il m'avait dites, ma contenance à moi, enfin la rencontre de Cécile... non. Tout cela était sans doute d'une certaine conséquence; tout cela me restait à examiner; mais pas ce soir. Ou du moins cette façon-là d'y penser me rebutait pour l'instant.

C'est peut-être la première fois que je pense à la beauté - ce qui s'appelle penser - ou du moins au retentissement prodigieux que la beauté reçoit d'un visage vivant quand elle s'y pose. Je me suis souvent avoué que d'autres femmes étaient belles; que certains hommes que je rencontrais étaient beaux. Mais, quand il s'agissait d'une femme, un espèce de mépris impalpable venait se déployer aussitôt devant l'idée qu'elle était belle, et c'est à ce voile de mépris que mon regard s'arrêtait plus volontiers, comme pour lui donner corps. Il me semblait qu'il y eût parmi les femmes deux catégories, presque deux races, les femmes belles, et les autres, dont j'étais. Sans avoir jamais franchement raisonné là-dessus, j'admettais que les femmes belles, en rançon de leur beauté, n'ont point accès aux régions élevées de la vie de l'esprit. La fameuse question : "Si les femmes ont une âme", dont la sauvagerie me faisait hausser les épaules quand je pensais aux femmes en général, ne me paraissait plus qu'une boutade piquante, quand je me la rappelais au passage d'une femme belle.

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Rédigé par toujoursalapage

Publié dans #Y a quelqu'un qui m'a dit...

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